Témoignage de français libres
Je suis né le 14 mars 1925 dans un village de Haute-Savoie, le deuxième d'une famille de trois enfants (2 garçons et une fille). Mon père était fromager et ma mère l'aidait dans son activité. Après mes études primaires dans mon village, je fais mes études secondaires à Thonon-les-Bains.
En juin 1940, j'ai alors 15 ans, je suis élève de troisième, j'ai des vacances anticipées à cause de l'invasion allemande. A mon arrivée dans mon village, j'assiste à la débandade de l'armée française qui se sauve vers la Suisse proche. Une des meilleurs armées d'Europe qui fuit sans combattre constitue mon premier déclic ; le deuxième sera l'annonce de l'armistice.
A la rentrée 1942, mes parents m'inscrivent à Lyon dans un établissement qui possède une classe préparatoire aux grandes écoles. En effet, j'envisage une carrière militaire et espère rentrer à Saint Cyr, replié à Aix-en-Provence.
A Lyon, je fais connaissance d'un élève de ma classe, Maurice Evain, qui devient mon ami.
Parisien d'origine bretonne, Maurice Evain a tenté de passer en Angleterre par la Manche.Arrêté par les gendarmes français il a été envoyé à Lyon en zone occupée.
Dans ce lycée ils étaient internes mais ils sont autorisés à sortir le dimanche. Ces sorties du dimanche étaient en fait un prétexte pour trouver une filière d'évasion afin de rejoindre les Forces Françaises Libres.
A la fin du trimestre, les deux jeunes gens décident de partir sans prévenir personne. Ni leur familles, ni leur amis, ni leur proches. ils partirent après les fêtes de Noël de façon a avoir le maximum d'argent de poche. Le 17 janvier 1943, le haut savoyard avait 17 ans, il s'apprêtait à quitter l'internat avec son ami. Lorsque le concièrge le prévient qu'il ne peut pas partir car il est "collé'" et le somme de rejoindre sa classe. Son ami sort après qu'en aparté je lui ai dit de me retrouver de l'autre côté du lycée où il irai "faire la mur". Donc il "fait le mur" et ils se retrouvent au lieu indiqué et ils gagnent ensemble la gare de Lyon Perrache. Le soir même ils partent par le train de nuit et arrivent à Perpignan le lendemain matin. Les choses se compliquent car la personne qui devait les réceptionner était partie en convoi accompagner un groupe d'évadés à travers l'espagne et ne sera de retour qu'au bout de 8 jours. Cependant notre contact leur assure une autre filière si ils ne voulaient pas attendre: se rendre à Saint Laurent De Cerdans, contacter le curé qui nous indiquera un guide pour traverser les Pyrénées.
Par car ils arrivent à Saint Laurent àprès plusieurs contôles d'identité, tant par des gendarmes français que par la police allemande. De connivence avec le chaufeur, également résistant, ils utiliserons le subterfuge de descendre par la porte arrière du car, traverser le village à pieds et de remonter dans le cars en rase campagne lorsque le danger est écarté. Cela est arrivé trois fois. Arrivé à destination, ils contactent le curé qui leur présente leur guide et à 10 autres évadés que nous retrouvons dans la cave d'un hôtel du village. Ils peuvent échanger quelques francs contre des pesetas et le soir même le guide les a fait passer la montagne enneigée , poursuivis par les chiens de la police allemande.
Au petit matin ils arrivent en Espagne, chez Franco! Le général dictateur Franco qui a permis à l'aviation nazie et aux tanks fascistes italiens de se faire les dents sur les républicains espagnols. Ils marchèrent toute la journée. Dans leur groupe se trouvaient deux marins originaires d'Oran, parlant couramment l'Espagnol qui nous servent d'interprètes. Le soir, ils demandent l'hospitalité pour nous tous dans une fermes. Ils couchaient dans l'écurie et le lendemain matin ils reprenaient la route. Mais, dénoncés par leur hôtes, la Garde civile espagnole ( ce qui correspond aux gendarmes français ) les arrête. A pied, direction Figueras à la police. Ils se déclarent sujets canadiens âgés de 21 ans. En effet, les résistants lyonnais qui leur avait indiqué la filière d’évasion par l’Espagne avaient insisté sur ce point. Pourquoi ? Pour plusieurs raisons. La première selon l’endroit de l’arrestation, les policiers espagnols refoulaient les français ou les remettaient aux Allemands, ce qui se traduisait par la déportation. La deuxième : le personnel de l’ambassade et des Consulats de France en Espagne était nommé par Vichy ; il était resté fidèle au Maréchal et ne s’occupait pas de ces français « dissidents ». La troisième : les consuls Anglais en Espagne se rendaient dans les prisons, prenaient contact avec ces pseudo- britannique et les reconnaissaient comme sujets de sa Gracieuse Majesté, au grand dépit des policiers Espagnols. Vis avis des Espagnols ces jeunes « canadiens » prétendaient fuir la France pour rejoindre……. leurs parents. Ils se déclarent donc sujets canadiens et passent à l’anthropométrie. photos de face et profils, empreintes digitales, fichés comme des bandits avant d’être dirigés à la prison de Figueras et internés au motif de : « passage clandestin de frontière. » En les conduisant à Figueras leur gardiens leur signalent que le séjour à la prison ne sera qu’un formalité et qu’ils seront libérés au bout de 3 semaines. En entrant, ils doivent vite déchanter. En effet, ils croisent un groupe de prisonniers français, têtes rasées, vêtements sales et défraîchis. A leur question : Depuis quand êtes-vous ici ? ils répondent : 2 mois, 6 mois, 8 mois… Stupéfaction de leur part…. le moral en prend un sacré coup. Ensuite ils sont introduits dans une grande pièce. Il sont déshabillés, rasés partout et subissent une piqûre. Pourquoi ? Ils l’ignorent. La même seringue et la même aiguille a servi pour la douzaine de nouveaux prisonniers. Ils leur affectent une cellule où ils seront 12 dans espace prévu pour 2 avec tinette dans un coin. Ils s’y couchent à même le sol « en chien de fusil », sans couverture pendant 3 semaines. L e matin : promenade dans la cour et semblant de toilette après avoir bu un liquide noir appelé « café ». A midi et le soir : soupe claire aux trognons de chou avec une mince tranche de pain au maïs. Les poux arriveront assez vite et la séance d’épouillage occupera la plus grande partie de la journée. Ce sera ensuite la prison de Gérone puis vers la fin mars, nouveau changement, toujours menottés, ils prennent le train pour le camp d’internement de Caldas de Malaveilla. Le 15 juin avec ses amis Maurice Evain et Maurice Sentenac – que j’ai connu à la prison de Gérone – ils sont libérés et dirigés sur Barcelone puis Madrid où l’Ambassade britannique s’occupe de leur passeport pour quitter l’Espagne. Le 13 juillet munis « d’un vrai faux passeport Britannique », ils entrent à Gibraltar. Maurice Sentence et lui contractent un engagement dans les Forces Françaises Libre. Maurice Evain, lui s’engage dans les paras et ils se quittent.
Embarqués à Gibraltar, ils rejoignent Casablanca, au Maroc, après une escale à Setubal. Ils sont ensuite dirigés sur Dellys en Algérie au bataillon d’instruction des Forces Française Libres. En septembre, ils sont affectés à la 1ère Division Française Libre en Tunisie. Embarqués à Bizerte le 20 avril 44, ils embarquent à Naples le 26 Avril. A près la prise de Rome et la poursuite des Allemands en retraite, ils font étapes après Viterbo proche d’un terrain d’aviation. En reconnaissance avec deux camarades, il mets le pied sur une mine le blessant grièvement. Ses deux compagnons ont reçu des éclats, se blessant aussi, mais plus légèrement. Evacués par « ambulance chirurgicale légère », ils sont victimes d’un bombardement de l’aviation allemande et l’ambulance touchée plonge dans un trou de bombe. Ils sont maintenant 5 blessés ( le chauffeur, le convoyeur de l’ambulance et eux trois bien sûr ). Déposé au bord de la route sur des brancards nous attendons une autre ambulance qui les conduira à « l’hôpital de campagne ». Compte tenu de la gravité de sa blessure, il est seul évacué par avion sur Naples le 15 juin 44 à l’hôpital jusqu’au 3 juillet. Contre l’avis des médecins et avec le soutien de mon commandant de régiment, le colonel Bert, j’embarque début août avec mon Command Car radio et débarque le 15 à Cavalair. Ce sera alors la Campagne de France par Hyères, Toulon, la Vallée du Rhône, l’Ardèche, Lyon. Puis, vers le 15 septembre la Haute-Saône. Ils participent aux batailles de Ronchamp, Giromagny, Le Ballon d’Alsace. Vers le 15 décembre 44 la Division est envoyée en Charente Maritime à Royans pour liquider la Pointe de Grave où les allemands s’étaient retranchés. Puis ils reçoivent l’ordre de rejoindre l’Alsace. En effet les américains dont les lignes ont été enfoncées décident d’abandonner Strasbourg. Le général de Gaulle n’admet pas cette solution et ce seront les Français qui défendront Strasbourg. Après trois jours de route dans des conditions difficiles ( neige, froid, verglas ), ils arrivent en Alsace et ils prennent position pour remplacer les Américains.
Le 7 janvier 45 avec son amis et coéquipier Ignace Comarmont ils sont désignés pour faire une liaison avec le bataillon de marche, à Obenheim. Le soir l’unité est encerclée par les Allemands. Pendant 4 jours le village sera pilonné par l’artillerie allemande. Devant le manque de munitions, le bataillon doit se rendre. Il y a de nombreux morts et tous les vivants sont faits prisonniers. Les Allemands les conduisent en camion vers Colmar et ils traversent le Rhin. Conduits ensuite en train – qui transportait aussi du matériel de guerre – ils subissent un bombardement américain. Après la fin de l’alerte, le train reprend sa route et dans la région de Bondorf, la D.C.A. allemande ayant tiré sur des appareils américains, les chasseurs d’escorte se détachent du groupe de bombardiers et mitraillent le train en enfilade. Les Allemands s’étant enfuis, un prisonnier de leur Bataillon réussit à sortir du wagon et ouvre toutes les portes. Rapidement avec leur vêtements militaires ils font des Croix de Lorraine sur la nature enneigée pour signalé leur appartenance. Il y a malgré tout 36 morts et un chasseur américain abattu. Dans l’impossibilité de s’échapper, les allemands les reprennent et ils se retrouvent prisonniers à Nuremberg. Vers la mi-Avril 45 les Alliés s’étant rapproché de cette ville, les Allemands décident de les évacuer. Le 18 avril 45 au cours du transfert il s'évade avec 3 autres prisonniers dont son ami Comarmont. Ils marchent en direction de l’Ouest et 3 jours plus tard rejoignent les troupes américaines après avoir traversé les lignes allemandes. Ce sera un retour rapide vers la France par Mannheim, Nancy, Beaune où le chef de Gare les informe que leur unité se trouve dans les Alpes Maritime et qu’un train de permissionnaires part le lendemain matin 4heures. Ils partent donc et arrivés à Nice, vers 20heures, ils continuent sur le Cap D’Ail. Ils se présentent à l’Eden Hôtel – P.C. du Colonel Bert – le commandant de leur régiment. Au poste de garde, la sentinelle les accueille par un « Vous êtes pas morts ? » et court chercher le Chef de poste qui leur pose la même question ! IL téléphone au Colonel qui les invite à la table des Officiers. Ils sont logés à l’Hôtel et couchent dans des lits aux draps blancs, eux qui sont plein de poux ! Le lendemain ils sont conduits au Centre de rapatriement de Villefranche sur Mer où ils passent une visite médicale, puis la désinfection, la radio… Ils sont vêtus à neuf. De retour à l’Eden Hôtel une prise d’armes est organisée au cours de laquelle le Colonel, commandant le Régiment, les décore de la Croix de Guerre. Il leur remet également une permission de 21 jours. Ils partent le soir même pour la Haute-Savoie. Le 8 mai ils apprennent la capitulation nazie alors qu’ils se trouvent à Thonon où ils fêtent dignement cet événement. Notre héros est démobilisé le 8 août 1945, comme « étudiant ayant interrompu ses études ».
Nous remercions la compagnie traction avant qui nous a fourni ce texte que nous avons réécrit à la troisième personne. Merci encore à cette compagnie pour tout les documents qu'elle nous a fourni.